Sacré Santa ! (Calendrier de l’Avent 2011)

Mis en orbite le 24 novembre 2011 par Saint Epondyle dans Cosmo Fictions, Jeux d'écriture, Littérature & Auteurs
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Une des bannières du Calendrier. Photo de moi.

[Après la rampe lumineuse en béton, tranchante comme un rai de lumière sur la nuit, se découvrait un horizon infini, constellé d’étoiles.]

Alors que les fêtes approchent lentement, mon amie la Marmotte a eu l’idée originale de lancer un défi auprès de la communauté littéraire du site Livraddict. Le principe : pendant le mois qui précède Noël, chaque participant devra publier à date fixe un article sur cette fête. Et au final, nous nous retrouverons avec un calendrier de l’avent de 30 articles variés, écrits par les participants.

Vous retrouverez l’ensemble des textes publiés, sur la page dédiée sur Rongeuse de Livres. Chaque jour, jusqu’au 24 décembre 2011 sera mis en ligne un nouvel article sur un site différent, par un auteur différent. Alors qu’il ne restait plus de place dans les inscriptions, la Marmotte à eu la gentillesse de m’accueillir sur sa date, afin d’écrire un article à quatre mains. Nous ouvrons donc le bal à deux, avec le texte suivant.

Rendez-vous demain pour le prochain !

Dans la pénombre du milieu de la nuit, les chiffres jaunes de l’horloge clignotaient lugubrement. 23h42. En gardant l’heure dans un coin de son champ de vision, Santa Claus attendait avec nervosité. Comme chaque 24 décembre à 23h passée, il se tenait prêt pour la plus grosse nuit de travail de l’année. Et malgré les milliers de kilomètres à parcourir et les millions de clients à livrer, il avait interdiction formelle de commencer avant le 25. C’était stupide, mais c’était la tradition. Et cela l’énervait.

Pour passer le temps, Claus attrapa son petit ordinateur portable, négligemment posé sur le tableau de bord. Alors qu’il faisait rapidement le tour de ses blogs préférés, un article attira son attention. Il commença à lire.

« A un mois de la date fatidique du 24 décembre, les affiches de films mettant en scène, avec plus ou moins d’originalité et de finesse, les aventures d’un bonhomme barbu vêtu de rouge commencent à fleurir un peu partout. »

Voilà qui commençait bien, par un énorme ramassis de clichés. Celui qui était justement représenté comme un bonhomme massif à la barbe blanche et vêtu de rouge sourit. Il y avait longtemps qu’il avait abandonné la cape et le manteau de fourrure pour quelque chose de plus pratique, et de plus discret. Crachant sa chique par la fenêtre du semi-remorque, il réajusta son bonnet -gris- duquel tombait en cascade une tignasse de dreadlocks poivre et sel. Retirant ses grosses lunettes d’aviateur en cuir, il continua sa lecture.

Image par anpan-man.

« Les librairies mettent en avant leurs stocks de contes de Noël, on dépoussière parfois des manuscrits perdus d’auteurs célèbres qui se sont intéressés à cette tradition, et quand ces découvertes font défaut, on réédite en version collector des livres déjà existants.

Les marchés de Noël poussent comme des champignons, les ventes de papier cadeau explosent, celles de lait, cookies et carottes connaissent une hausse non négligeable.

A moins de s’appeler Ebenezer Scrooge, il est très difficile de ne pas se laisser gagner par l’atmosphère festive, d’autant que les plus jeunes attendent avec impatience l’arrivée du père Noël, personnage magique distributeur de cadeaux. En fouillant un peu dans la littérature, les arts graphiques et les films, on se rend compte que ce personnage a été souvent utilisé, transformé, réadapté (et ces appropriations ont souvent eu lieu bien avant la pub d’une certaine boisson américaine au logo rouge !) Les versions sont multiples, des plus classiques aux plus déjantées. Loin de fournir une liste exhaustive, nous allons nous arrêter sur certaines de ces interprétations, trouvées en librairie, sur internet, ou au cinéma. »

En lisant ces lignes, Claus sourit pour lui-même. En effet, son arrière grand-père avait été bien avisé de vendre les droits d’exploitation de son image d’artisan de l’époque. La fortune familiale était basée exclusivement sur les droits touchés pour l’exploitation de cette image. Mais le métier avait bien changé ; en 2011 il n’était plus question de traîneau, de rennes ou de « oh oh oh ». Pour réussir le tour de force et garder une image de fiabilité, le service marketing imposait que la livraison soit faite en une seule nuit, et par une seule personne. C’était stupide, mais c’était également la tradition.

Ironiquement, Claus ne touchait rien des sommes astronomiques brassées par l’entreprise familiale. Tout était réinvestit pour les approvisionnements en jouets de l’année suivante. Non, lui qui portait cette affaire à bout de bras et sans lequel elle ne saurait fonctionner, lui devait s’arranger autrement.

« Dans le rayon jeunesse des librairies, on trouve de nombreux livres traitant du Père Noël, personnage positif s’il en est. Difficile de faire le tri parmi ce foisonnement de contes, illustrés ou non, de courts romans, ou d’histoires à raconter le soir. Certains sont très mignons, poétiques, comme le Quand je serais grand, je serais le Père Noël, de Grégoire Solotareff, un de mes premiers souvenirs de lecture. D’autres se veulent plus humoristiques, comme Faustine et le Père Noël d’Anne Wilsdorf, croisé et feuilleté en librairie, et dont j’ai bien aimé les illustrations. Au niveau des films, on notera Le Pôle Express de Robert Zemeckis, visionné récemment et beaucoup apprécié, où on croise un Père Noël qui correspond en tous points à l’image traditionnelle du personnage joyeux, généreux et magique. »

« Magique », il fallait bien l’être un minimum pour assurer les livraisons en temps et en heure. « Généreux », Claus ne l’était pas plus qu’un autre, il avait repris l’affaire de son père, rien de plus. Quand au « Joyeux », il l’était autant qu’un animateur de centre de vacances de juillet à août sur la Côte d’Azur. Le stress et la fatigue étaient les mêmes, mais au lieu de jouer son année sur une saison, il le faisait sur une seule nuit. Claus s’autoriserait à être joyeux une fois arrivé le 26 décembre.

23h54. Qu’on en finisse.

« De grands auteurs de la première moitié du 20ème siècle se sont également attaqués au mythe du Père Noël. C’est le cas notamment de J.R.R. Tolkien, qui a écrit pour ses enfants des Lettres du Père Noël, mettant en scène le célèbre personnage et ses aventures au Pôle Nord, en y incluant des démêlés avec les gobelins (comme c’est étrange… !). Même s’il n’est en aucun cas le personnage principal de l’œuvre, le Père Noël apparaît aussi dans le deuxième tome desChroniques de Narnia, de C.S.Lewis, où il joue le rôle de l’adjuvant providentiel lorsque son traineau croise le chemin des enfants Pevensie. C’est grâce à ses cadeaux et à ses encouragements que les héros vont pouvoir triompher de la Sorcière Blanche. Avant cela, Lyman Frank Baum, l’auteur de la série de contes incluant Le Magicien d’Oz, avait également consacré un livre au Père Noël : The life and adventures of Santa Claus.

D’autres interprétations s’éloignent davantage de l’image merveilleuse et gentillette du personnage. DansL’Etrange Noël de Monsieur Jack, de Tim Burton, le Père-Noël devient le Perce-Oreille (ou Sandy Claws dans la version anglaise), sorte de gros bonhomme un peu amorphe qui n’a pas tellement d’autre utilité dans l’intrigue que celle de se faire capturer et trimballer dans un sac, soit par les alliés de Jack, soit par son ennemi, le méchant Oogie Boogie.

Dans son recueil de nouvelles, Miroirs et Fumées, Neil Gaiman va plus loin dans le côté inquiétant et dérangeant, avec une très courte nouvelle, presque un poème en prose, qui nous présente un Père Noël torturé et suicidaire. C’est bizarre, limite malsain, mais assez génialement écrit. »

Autant de références indirectes à lui-même faisaient tourner la tête de Claus. Lui qui se désintéressait généralement de l’image que les gens pouvaient avoir a son sujet, il s’amusait de constater la diversité des visions et des détournements du personnage commercial inventé par son arrière grand-père. Les interprétations de cette figure emblématique avaient beau être très variées, elles étaient toutes à côté de la plaque.

Et c’est Claus qui se tapait tout le boulot. Comme toujours et pour la dix-septième année consécutive.

« Du côté des mangas, on notera le déjanté  My Santa, de Ken Akamatsu, qui nous propose une version du Père Noël assez étonnante, puisqu’il s’agit d’une jolie demoiselle à la robe plutôt minimaliste (quand on sait que l’auteur est le créateur de Love Hina, on comprend mieux !). Côté intrigue, le contenu a l’air proportionnel au tissus de la jolie robe, mais je pense que raconter une histoire construite n’est pas le but premier de ce livre !

A ces différentes interprétations s’ajoutent évidemment de nombreuses illustrations. Certaines, parmi les plus anciennes, sont devenues des classiques, comme les premières illustrations de Thomas Nast, au 19ème siècle, qui semblent avoir servi de modèle de toute l’imagerie traditionnelle concernant le Père Noël. »

En réalité, Nast était un ami de Santa Claus senior. Et ses illustrations avaient été réalisées sur commande en 1901 pour servir de publicité à la société. On avait ensuite antidaté l’ensemble pour donner une image traditionnelle et authentique. Déjà à l’époque, le but était de donner une image d’imaginaire de grand-mère à une petite affaire qu’on qualifierait aujourd’hui de start-up.

Mais de l’eau avait coulé sous les ponts depuis, le siège social avait été déplacé une première fois de la région alsacienne au pôle nord (encore une fois à grand renfort de publicité), puis déménagé en Russie juste après la chute du mur de Berlin, pour des raisons logistiques. Au bout de plus de vingt ans passés à se geler au bout du monde, il avait fallu revenir à un fonctionnement un peu plus rationnel. A l’époque les coûts de chauffage engloutissaient déjà la moitié du budget de fonctionnement annuel.

« Aujourd’hui, les illustrateurs s’en donnent à cœur joie et laissent libre court à leur imagination, pour proposer des images mignonnes, drôles, décalées ou carrément effrayantes.  »

En pensant à ces centaines d’interprétations et de visions d’artistes, Claus ressentit un serrement au cœur. Le monde entier fantasmait sur une image désuète et enchantée, là où lui – le cœur du sujet – avait une vie en réalité bien différente, qui lui parut soudain extrêmement triviale.

À travers la buée qu’il exhalait dans l’obscurité glaciale de sa cabine, Claus jeta un œil à l’heure qui luisait faiblement. 00h06. Crépitant depuis le poste de radio posé sur le siège passager, une voix soudaine rompit le silence. « Il est minuit passé, vous avez l’autorisation de décoller depuis la piste 8 monsieur », déclara son assistant d’une voix monocorde depuis la tour de contrôle de l’aéroport. Empoignant le micro avec sa main gantée, Santa Claus se redressa sur son siège et dit à son tour : « Bien reçu, je m’y  dirige. » Avalant une lampée de Whisky directement au goulot, Claus effectua d’une main experte la manœuvre nécessaire à l’entrée sur la piste de décollage. Après la rampe lumineuse en béton, tranchante comme un rai de lumière sur la nuit, se découvrait un horizon infini, constellé d’étoiles.

Les grosses chenilles du semi-remorque écrasaient la neige sous leur poids alors que l’appareil se mettait en position. « L’avantage de travailler un jour férié, c’est que les routes vont être dégagées. Comme l’année dernière, et l’année précédente, et l’année précédente. » se dit Claus intérieurement en esquissant un sourire mélancolique. Puis, avec un soupir, il enfonça brusquement la pédale de l’accélérateur.

- Rongeuse de Livres & Saint Epondyle -
Texte écrit à quatre mains pour le Calendrier de l’Avent des Livraddictiens.

  1. [...] Le texte est également disponible sur son blog, Cosmo Orbüs, et plus particulièrement ici! Vous retrouverez les autres articles écrits par  les participants jusqu’au 24 Décembre [...]

  2. Juliah dit :

    Comme chez Mme Marmotte, bravo pour ce bel article qui ouvre ce calendrier de bien belle manière! Hâte de voir la suite!

  3. Bravo pour ce texte original et très sympa qui lance parfaitement ce Calendrier de l'Avent !

  4. Nahe dit :

    Un très chouette article pour un début en fanfare !

  5. readingmarmotte dit :

    Merci à toi d'avoir joué le jeu, cette expérience d'écriture à quatre mains était fort sympathique!

  6. Saint Epondyle dit :

    Merci à toutes !

  7. Kahlan/ImagIn dit :

    Très bel article pour une première case ma foi bien agréable à ouvrir ! Hâte de lire la suite !

  8. [...] Un petit article pour vous parler d’un concours d’écriture lancé sur Cosmo Orbüs, le blog de Saint Epondyle (si, si, vous savez, celui qui fait des designs pastels pour Rongeuse de Livres, et qui écrit des textes à base de Père Noël à dreadlocks!). [...]