L’allégorie de la caverne, de Platon à Matrix

Mis en orbite le 1 juillet 2011 par Saint Epondyle dans Chroniques, ~ Culture geek
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[Choisis la pilule bleue et tout s'arrête.
Après tu pourras faire de beaux rêves et penser ce que tu veux.
Choisis la pilule rouge et tu restes au Pays des Merveilles.
Et on descend avec le lapin blanc au fond du gouffre.
- Morpheus à Neo, Matrix]

Certains fondamentaux de la culture générale trouvent un écho beaucoup plus important dans la culture geek. C’est par exemple le cas de mon sujet d’aujourd’hui : l’allégorie de la caverne que notre bon vieux Platon développe dans La République. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est de voir à quel point cette allégorie issue du philosophe grec en toge trouve de nos jours un intérêt renouvelé, largement au travers de la Science-Fiction. Je me propose de faire une petite analyse des répercussions dans la culture geek de ce mythe philosophique fondateur.

Pour ceux qui ne seraient pas familiers de Platon, petit récapitulatif :

Dans une demeure souterraine, en forme de caverne, des hommes sont enchaînés. Ne nous ressemblent-ils pas ? Ils n’ont jamais vu directement la lumière du jour, dont ils ne connaissent que le faible rayonnement qui parvient à pénétrer jusqu’à eux. Des choses et d’eux-mêmes, ils ne connaissent que les ombres projetées sur les murs de leur caverne par un feu allumé derrière eux. Des sons, ils ne connaissent que les échos.

Que l’un d’entre eux soit libéré de force de ses chaînes et soit accompagné vers la sortie, il sera d’abord cruellement ébloui par une lumière qu’il n’a pas l’habitude de supporter. Il souffrira de tous les changements. Il résistera et ne parviendra pas à percevoir ce que l’on veut lui montrer. Alors, Ne voudra-t-il pas revenir à sa situation antérieure ? S’il persiste, il s’accoutumera. Il pourra voir le monde dans sa réalité. Prenant conscience de sa condition antérieure, ce n’est qu’en se faisant violence qu’il retournera auprès de ses semblables. Mais ceux-ci, incapables d’imaginer ce qui lui est arrivé, le recevront très mal et refuseront de le croire : ne le tueront-ils pas ?

(source : Wikipédia)

A son époque et dans son contexte, Platon voulait mettre en évidence la force des habitudes et l’absence de questionnement de ses contemporains sur le monde qui les entourait. Cette allégorie avait donc un objectif essentiellement illustratif, afin de faire s’interroger les individus sur leur condition en se soustrayant à ce que leurs cinq sens leur signalait. Il s’agit donc d’une allégorie du conditionnement que l’on pourrait formuler selon les termes : « ne croyez pas ce que vous voyez, mais interrogez-vous sans cesse pour savoir ce qu’il y a au delà de vos perceptions. »

Dans la société traditionnelle, la religion (quelle qu’elle soit) occupe une place très importante et les réponses sont en général apportées. Par exemple si l’on prend le cas de l’Europe du Moyen-Âge, le conditionnement était total et les choses de la vie étaient décrites et justifiées par un prisme essentiellement catholique. Aussi, la terre était décrite comme plate et ayant une limite puisque c’était effectivement ce que l’observation laissait supposer depuis le point de vue humain. Si on se met sur une plage et qu’on fixe l’horizon, on peut très bien y voir une limite. Les faits qui n’étaient pas observables étaient justifiés par le dogme, comme pour la création du monde par exemple, qui est expliquée dans La Genèse.

A l’époque, ceux qui s’opposaient à cette vision des choses et qui défendaient une autre idée de la réalité étaient sévèrement condamnés s’ils s’entêtaient. Ce fut le cas de Galilée, qui fut obligé par l’Eglise de renier sa propre théorie selon laquelle la Terre non seulement n’était pas plate et n’était en plus pas le centre de l’univers. Lors de son procès de 1633, on lui prête la célèbre phrase « Et pourtant, elle tourne ! »

La société moderne depuis la Renaissance a vu l’explosion des sciences et la découverte de milliers de choses qui n’étaient même pas soupçonnées jusqu’alors. La libération des esprits a vu l’apparition d’un genre littéraire et artistique nouveau : la Science-Fiction. Le roman fondateur de ce genre si développé aujourd’hui fut bien entendu le monumental Frankenstein (Ou le Prométhée Moderne), écrit par Mary Shelley en 1818. Le fondement de ce genre est bien sûr le questionnement autour du postulat « et si la science pouvait… » On parle donc du futur, de découvertes et d’une manière générale de tout ce qui peut contribuer à nous faire sortir de notre caverne, ou à la modifier (c’est à dire modifier notre vision du monde par la science).

C’est d’ailleurs une des bases du Mythe de Cthulhu imaginé par l’auteur HP Lovecraft, que de considérer qu’il existe des secrets oubliés et que l’humanité vit dans l’illusion. Corollaire néfaste de ce postulat : lorsqu’on découvre l’effroyable vérité, notre conscience de misérable humain est broyée et l’on meurt dans d’atroces conditions, ou l’on devient fou à lier selon la perception de la société dans laquelle nous vivons. Si un initié au Mythe vient à en parler autour de lui, il sera catalogué comme fou et possiblement interné, ce qui nous revoit bien à l’allégorie de Platon. (« [...] Mais ceux-ci, incapables d’imaginer ce qui lui est arrivé, le recevront très mal et refuseront de le croire : ne le tueront-ils pas ? »)

Dans la vision de Lovecraft, l’humanité est aveugle et aliénée, comme les prisonniers dans la caverne. En observant le monde au travers de leurs vies et des sciences (qui sont toutes dans l’erreur selon lui), les humains se bercent d’illusions et ne soupçonnent pas les horreurs qui forment la terrible réalité.

Pourtant, il vaut mieux pour eux qu’ils n’en sachent rien et devraient donc éviter de fourrer leur nez dans des choses qui les dépassent. Mais en même temps, l’auteur ne propose pas de meilleure alternative. Vivre dans l’ignorance est considéré comme une situation abjecte car empreinte de mensonge, mais tenter de connaitre la vérité est encore pire car c’est la porte à une damnation abominable. Ce choix entre la peste et le choléra est typique de la vision du monde proposée par l’univers d’HPL dans lequel finalement, aucune délivrance n’est possible pour nous autres, minuscules humains aliénés et ballottés dans les vents du cosmos infini.

Si une autre oeuvre -plus récente- a bien remis l’allégorie de la caverne au goût du jour, c’est sans conteste la trilogie Matrix. En effet et quoi qu’on puisse en penser, les frères Wachowsky n’ont pas tout inventé eux-mêmes mais ont adapté l’allégorie de Platon à la sauce Science-Fiction hollywoodienne. Ainsi, l’allégorie des hommes enchaînés dans l’illusion est prise au pied de la lettre et la prison des habitudes imaginée par Platon devient une prison physique dans laquelle l’humanité est retenue contre son gré. Contrairement toutefois à la vision lovecraftienne des choses, les humains ne deviennent pas fous en apprenant la réalité. Même s’ils commencent par nier ce qu’on leur présente et souhaitent parfois retourner en arrière (la fameuse pilule bleue), ils finissent généralement par rejoindre la résistance afin de libérer leurs semblables de la servitude.

Là ou HPL dépeint un monde privé de bonne alternative et donc désespérant, Matrix envoie au contraire un message d’espoir relatif. Je dis « relatif » car le monde réel est une ruine post-apocalyptique minée par la guerre entre les humains et les machines. Néanmoins, une échappatoire existe bel et bien.

D’un autre côté, un grand nombre d’univers utilisent l’idée d’une réalité cachée aux yeux de notre monde habituel. C’est le cas de la saga Harry Potter ou du jeu de rôles Vampires par exemple. Dans ces univers, la caverne est partielle car elle ne concerne pas l’ensemble du monde dans lequel nous vivons, mais une partie seulement. Pourtant, on retrouve l’idée d’aveuglement par l’illusion, et de victimisation  de ceux qui affirment avoir découvert la réalité. Un homme lambda qui déclarerai avoir découvert l’existence d’une communauté de vampires ou de sorciers en parallèle de notre monde serait sans doute immédiatement interné.

C’est d’ailleurs le même mécanisme dans les innombrables histoires dans lesquelles on admet l’existence de confréries secrètes, d’ordres cachés ou de secrets gouvernementaux (en général américains). Ici également, le monde ne tourne pas comme on le supposait et l’humanité se complaît dans une ignorance totale de ce qu’on lui cache le plus souvent pour la manipuler, mais parfois aussi pour la protéger. Dans ce cas, l’histoire commence justement lorsque le secret est révélé soit à tout le monde soit à certains individus qui devront agir pour le sauvegarder, ou au contraire pour le dévoiler.

En JdR, l’utilisation de l’allégorie de la caverne peut être un ressors intéressant. Par exemple, les joueurs incarnent souvent des personnages « initiés » à un secret ou à un état de faits. C’est le cas des jeux sus-cités. En outre, on peut très bien imaginer une intrigue permettant justement aux PJs de se rendre compte qu’ils vivaient jusqu’alors dans une caverne et que la réalité est toute autre. Les interactions avec les « autres » qui sont toujours dans l’illusion pourrait être vraiment croustillante et intéressante à jouer. Toutefois, attention de bien gérer les choses pour éviter d’abord que l’illusion soit dévoilée trop tôt, et ensuite que l’effet fasse un flop si vous déclarez d’un coup « en fait, tout était faux ! » L’utilisation de la caverne doit être la base du scénario, et celui-ci doit jongler habilement, par exemple en distillant des indices au fur et à mesure (des « bugs de la matrice »).

L’allégorie de la caverne est une preuve s’il en fallait une que les classiques sont une source quasiment inépuisable d’inspiration pour les réalisateurs, les écrivains, les meujeux et de manière générale tous ceux qui aiment créer des mondes et des univers imaginaires. Une seule question reste systématiquement en suspens. En imaginant que nous vivions vraiment dans la caverne et que donc une « réalité » nous serait accessible ailleurs, après une hypothétique libération, voudrions-nous vraiment y accéder ? Je reformule : Vous prenez la pilule bleue, ou la pilule rouge ?

-Saint Epondyle-

Saint Epondyle

"Contre l’abrutissement à grande échelle et la morosité ambiante, contre la déprime à laquelle ce monde voudrait nous mener, nous sommes en guerre à chaque instant. L’Art est Résistance. Ne cessons jamais de rêver, ne cessons jamais le combat."

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  1. Nicolas dit :

    Tout bon PJ prend la pilule rouge :)

  2. L'Ours dit :

    Si l’Appel de Cthulhu en tant que JdR est à lui seul la continuité rôlistique de cette allégorie dans l’oeuvre de Lovecraft, il est intéressant de rappeler l’existence d’un JdR des années 90 (1997 en fait) entièrement bâti sur ce concept : Kult. Un jeu à l’époque interdit aux moins de 16 ans et largement plus sombre et noir que Cthulhu. Une référence « kult » si j’ose dire :) . Car contrairement au mythe de cthulhu oublié par les âges et où les Grands Anciens n’ont cure de se cacher ou pas, Kult met en scène une humanité rendue volontairement esclave de sa vision de l’univers par un être tout-puissant et pas vraiment sympathique. Ce qui mets le joueur dans la position de l’investigateur du Mythe, dans un contexte où il a bien plus à perdre que sa santé mentale ou la vie.

    • J’ai pas mal entendu parler de Kult. C’est vrai qu’a vu de nez, ça sonne bien mais je n’ai jamais eu l’occasion d’essayer.
      Après, la caverne est adaptable un peu partout finalement, dans le sens ou elle rejoint la théorie du complot. Et du complot, dieu sait qu’il y en a dans les histoires qui nous font tantot vibrer, tantot pleurer. :)