Le Juge Ti | Robert Van Gulik

Mis en orbite le 18 mai 2011 par Apôtre Nicaise dans Littérature & Auteurs
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[Verse-lui du vin, quand il n’y a pas d’huile dans la lampe, la mèche n’éclaire pas !
– Juge Ti, le Monastère hanté, Robert Van Gulik]

Le Juge Ti est l’équivalent chinois de notre Sherlock Holmes ou de notre Hercule Poirot. Comme eux, il est connu à travers toute sa sphère culturelle, comme un détective de premier ordre et comme un homme d’état avisé. En effet, contrairement à ses équivalents occidentaux qui ne peuvent s’enorgueillir d’être réels, le Juge Ti a réellement existé dans la Chine Impériale des T’ang. (entre 630 et 700 après J.C.) On peut noter d’ailleurs, que là ou les deux occidentaux sont assez récents (de 1850 à 1950, l’age d’or de notre Occident) les chinois ont déjà un héros tel que les nôtres depuis 1300 ans et sans que cela soit un âge d’or : puisque la Chine Impériale avait encore 1200 devant elle ! Si l’action politique de cet homme, il finira conseiller impérial, est bien connue, il ne reste rien de ses enquêtes et Robert Van Gulik, sinologue néerlandais distingué et quelques autres qui l’ont suivi, les a réécrit.

Je vais me concentrer ici sur les aventures du Juge Ti écrites par Robert Van Gulik. En effet, je n’ai lu pour le moment que ses oeuvres à propos du juge Ti et je ne me risquerais pas à donner mon avis sur les autres productions. Pour prendre la mesure de la qualité de l’oeuvre de Van Gulik, il faut savoir que c’est un sinologue reconnu qui était capable d’écrire ses romans en mandarin, langue qu’il parlait couramment. Il avait une culture chinoise parmi les plus vastes qu’un occidental n’ait jamais eu et parlait couramment de nombreuses autres langues. Diplomate, il vécu dans de nombreux pays d’Asie et notamment en Chine. Il est à noter que chacune de ses oeuvres est suivie d’une courte postface expliquant certaines coutumes chinoises, l’origine de l’histoire (car généralement elle est tirée d’un vieux roman policier chinois pré-existant) et de multiples petits détails qui raviront ceux qui veulent se cultiver à peu de frais. Ces petites postface sont concises, passionnantes et intéressantes. Que demander de mieux?

L’auteur réussit en écrivant ses histoires de ne pas tomber dans le pittoresque ou dans l’anachronisme. Chacun de ses livres est rigoureusement exact du point du phrasé des personnages, des autorités en place, des circonscriptions, des vêtements et mêmes du mobilier. Si évidement il a mis les vieilles histoires chinoises au goût occidental on ne peut que se féliciter de cet effort d’exactitude trop peu répandu.

Au travers des histoires elles-mêmes, le lecteur apprends beaucoup de choses sur l’époque des T’ang. Alors que l’Europe s’enfonçait dans le bas Moyen-Age à la chute de l’empire Romain d’Occident et perdait de nombreuses connaissances, la Chine rayonnait et avait déjà un système « méritocratique » pour entrer dans la fonction publique. De la même façon que l’on peut regarder Rome, on peut lire le Juge Ti, apprenant à chaque page une nouvelle petite chose sur la Chine Impériale sans avoir à ouvrir un livre d’histoire, dont la vue en fait jaunir plus d’un. (Même si moi, elle me ravie. Passons.)

Les livres en eux mêmes sont de bons romans policiers. L’arrière plan chinois est des plus dépaysant et joue beaucoup pour le transport du lecteur dans l’histoire. Celle-ci possède toujours un charme exotique certain, tout en oubliant pas les deux ingrédients nécessaires au policier : le sang et le suspense, avec parfois l’apport d’éléments sous la ceinture. Le Juge Ti, réussit toujours à trouver un moyen des plus originaux pour arriver à ses fins et si parfois, l’insistance de l’auteur sur un détail fait que l’on se doute que celui-ci va jouer un rôle important, on ne devine jamais lequel. Les histoires sont variées et reprennent tous les classiques du genre en y ajoutant quelques uns propres à la Chine comme les macabres histoires des monastères bouddhistes (encore que Le nom de la Rose est dans la même veine). Bref, nous avons là des romans de l’envergure d’un Conan Doyle ou d’une Agatha Christie (Et quand on sait dans quelle estime je tiens la vieille Lady, ce n’est pas rien.) avec un petit coté sinisant qui est des plus rafraîchissants.

Comme pour Holmes et Poirot, les enquêtes se suivent et sont cohérentes entre elles. En effet, on peut suivre le Juge Ti pas à pas au travers des différents districts de la Chine Impériale et ses quatre principaux acolytes qui le suivent dans ses aventures. Je trouve cette cohérence, qui n’est pas sans rappeler (en bien moins ambitieuse j’en conviens) la Comédie Humaine où les Rougon-Macquart, des plus attirantes car elle permet de vraiment s’attacher et de s’approprier les personnages.

Contrairement à Poirot dont l’auteure ne voulait pas qu’il ait de pastiches possibles (et donc le fit mourir « publiquement »), et à l’instar de Holmes qui lui en a eu beaucoup, la mort de Van Gulik (en 63) n’a pas mis fin à la carrière du Juge Ti. Deux américains : Ms Cooney et Mr Altieri refirent prendre du service au personnage dans la fin de sa carrière, ce qui leur permit de faire en sorte que les deux enquêtes publiées soient totalement indépendantes de l’oeuvre de Van Gulik. A l’inverse un français, monsieur Lenormand, a écrit de nombreuses nouvelles aventures du Juge Ti qui apparemment s’insèrent tout à fait dans l’oeuvre première de Van Gulik. Je ne connais pas la qualité de ces oeuvres, aussi je ne peux pas me prononcer, mais je vais m’y atteler dès que j’aurais le temps et je me devais de signaler leur existence.

En conclusion, les aventures du Juge Ti sont à mettre dans toutes les mains des amateurs de bons polars et qui en ont marre tant des romans insipides que des grands classiques connus et archi-lus. On retrouve dans cette oeuvre tout ce qui fait un très bon polar, avec un dépaysement certain qui apporte une singularité bienvenue dans un monde empli de chose déjà vue. Enfin, si on peut se cultiver à peu de frais…

-Apôtre Nicaise-